À la recherche d'une formule
Même Kurt Waldheim était au courant. Parlant avec Moynihan le 29 octobre, Waldheim a indiqué qu'il avait proposé une solution basée sur "le précédent de l'Irian occidental." (En 1961 l'Indonésie avait envahi la Nouvelle Guinée occidentale, actuellement West Irian Jaya, avant que la colonie hollandaise ne puisse accéder à l'indépendance. Le territoire fut placé brièvement sous administration de l'ONU en 1962, et remis à l'Indonésie en 1963. Un référendum controversé d'autodétermination avait formalisé en 1969 la souveraineté indonésienne). Le Maroc abandonnerait la marche si l'Espagne acceptait de se retirer début 1976 ; par la suite une administration intérimaire de l'ONU organiserait un référendum. Waldheim avait admis qu'il serait difficile de trouver une "formule pour consulter la population", acceptable par Hassan, mais comme le signalait à ce moment-là un rapport de la CIA, "le secrétaire général avait pensé auparavant que le Maroc approuverait sa proposition, à condition que l'administration onusienne soit 'manipulée', de sorte que le territoire retourne bientôt à Rabat et à Nouakchott."
Le matin du 3 novembre Ford, Scowcroft et Kissinger se réunissaient dans le bureau ovale où on discuta, entre autres, de l'imminente marche verte. Lors de cette réunion, il s'avéra que Ford avait mis au point les lignes générales de la politique des USA face à la crise menaçante, basées sur une proposition de Kissinger.
Kissinger : … A propos du Sahara espagnol, la pression algérienne a fait renoncer les Espagnols. L'Algérie veut un port et il y a de riches gisements de phosphate. Les Algériens nous ont menacés avec leur position au Moyen Orient. Nous avons envoyé des messages aux Marocains hier. Je pense que nous devrions nous désengager. C'est encore un de ces problèmes du genre Grèce - Turquie, où nous allons être perdants. Nous pourrions dire à Hassan que nous nous opposons à lui ; cela pourrait l'arrêter mais c'est nous qui nous serions le bouc émissaire. Ou alors nous pourrions pousser Waldheim en avant.
Président : Je pense que l'ONU devrait s'occuper davantage de ces problèmes. God damn, nous ne devrions pas devoir tout faire et encaisser les coups.
Kissinger : L'ONU pourrait faire comme en Irian occidental, où ils ont magouillé la "consultation de la volonté populaire", et sont partis.
Président : Utilisons la voie de l'ONU.
Le lendemain, après que Ford ait apparemment précisé la politique des USA, Kissinger présentait aux mêmes un exposé très court sur la crise du Sahara :
Au Sahara, c'est un gâchis. L'armée espagnole ne veut pas avoir l'air d'être jetée dehors. Juan Carlos a dit que le Maroc pourrait avoir le Sahara si la marche était stoppée, mais elle ne peut plus l'être.
Le 5 novembre, la veille de la marche, tôt le matin, Kissinger et ses collaborateurs discutent de la crise lors d'une réunion. Atherton commence en récapitulant les dernières activités diplomatiques et fait allusion à une proposition espagnole. Il est interrompu avant de révéler le contenu de la "suggestion raisonnable". Kissinger l'arrête pour dire, "renvoie-le [le Sahara] à l'ONU avec la garantie qu'il reviendra au Maroc." Le vice-secrétaire d'Etat pour les affaires européennes, Arthur Hartman, propose alors "d'escorter" certains des marcheurs à travers la frontière, mais Atherton le coupe pour donner ces instructions : "Laissez les marcheurs entrer sur dix kilomètres et laissez un groupe aller jusqu'au bout [Al-`Ayun], et après ça, faire demi-tour et rentrer. C'est ce qui a été transmis à Hassan."
Rappelant que "le moment devient critique", Atherton poursuit en laissant entendre que cet arrangement pourrait ne pas satisfaire tous les Marocains. "Le problème de Hassan", explique alors Atherton, "c'est que, s'il a l'air de trop se soumettre, il aura des difficultés chez lui, bien sûr." Kissinger demande alors, "mais il va obtenir le territoire, n'est-ce pas ?" A quoi Atherton réplique: Bon, il le veut garanti à cent pour cent. Je pense qu'il obtiendra moins que ça - mais il obtiendra probablement le maximum qu'il peut espérer maintenant, vu la position des Espagnols. Il peut…
Secrétaire Kissinger : Il obtient le maximum qu'il peut espérer…
Atherton : Sous forme d'une promesse qu'à la fin il aura ce qu'il veut, après être passé par la procédure de l'ONU. Ce n'est pas une garantie à cent pour cent. Mais je ne vois pas ce qu'il peut espérer de plus ni ce qu'il peut trouver comme appui ailleurs.